Le livre d’artiste est une composante à part dans la production de l’objet d’art, de par sa forme, ses origines, sa conception, son histoire et le milieu dans lequel il a évolué. Le livre d’artiste, malgré sa matérialité de livre, s’inscrit dans l’histoire artistique et non littéraire. Contrairement à la littérature, l’art revêt bien d’autres formes et le livre manifeste donc un besoin particulier des artistes. Ce qui différencie le livre d’illustration du livre d’artiste est donc sa nature même.
Le livre d’artiste est un objet livre qui sert de support à une œuvre d’art. Nés dans les années 1960, les livres d’artistes sont une des expressions de l’art conceptuel, tant dans le propos que dans la forme des œuvres. Les artistes conceptuels voulaient un art qui ne soit qu’une exploration de lui-même. Ils prêtaient également attention au contexte et à la présentation de l’œuvre. En effet, le choix du livre comme médium répond à un souci de forme et apporte de l’intérêt au sens de l’œuvre. Si les artistes, depuis les années 1960, utilisent ce médium, c’est parce qu’il est un objet commun proche du quotidien. Cette utilisation du livre reflète donc un désir de se rendre plus accessible, plus visible. Un médium illimité, ré imprimable à volonté et diffusé dans des lieux fréquentés par tous, amateurs d’art ou non. Edward RUSCHA exprime ce souhait lorsqu’il affirme qu’il « n’essaie pas de créer un livre précieux en édition limitée, mais un produit de série qui soit de premier ordre ».
Les livres d’artistes veulent donc être placés au même statut que les autres livres. Dès sa naissance dans les années 1960 et durant les quarante premières années du livre d’artiste, certains tel que Peter DOWNSBROUGH, ou encore Christian BOLTANSKY, ne s’embarrassaient pas du circuit éditorial classique. Ils passaient par des éditeurs occasionnels, souvent galeristes, commissaires d’expositions ou encore critiques d’art, et préféraient parfois même l’autoédition. Contrairement au livre, le livre d’artiste se veut maître de lui-même afin de pouvoir exprimer au mieux sa réflexion. Les artistes étaient contre le tirage limité et la numérotation, ils utilisaient des procédés peu coûteux et rapides telle que la photocopie et proposaient parfois la gratuité de leurs livres. On voit ici tout le sens du livre d’artiste : aller à l’encontre du système de l’art et de son marché, exprimer une réflexion au travers d’un médium approprié et se rendre accessible. Une nouvelle façon de faire de l’art. Il s’agit aussi du désir, passant par un objet « coutumier », de focaliser le regard du spectateur sur une réflexion, un point de vue du monde et de l’art, plutôt que sur un bel objet. Le livre, sortant l’art de sa matérialité pour se concentrer sur l’idée qu’il dégage, cherche à sensibiliser le spectateur au message et non à l’affecte suscité par l’objet et sa beauté plastique.
Sa réalité
N’échappant pas pour autant à leur esthétisme, les livres d’artistes ont néanmoins rempli leur objectif du point de vue du concept. Or, bon nombre de livres d’artistes, des années 1960 jusqu’aux années 1990, sont toujours restés là où le marché de l’art les avait placés, inaccessibles et pour beaucoup épuisés. Malgré ce désir d’accessibilité, les artistes n’ont pu empêcher le marché de l’art de s’en mêler, intervenant donc sur leur prix et leur diffusion. En effet, beaucoup de ces livres relèvent d’une conception complexe : souvent assemblés et imagés à la main, notamment pour la gravure et la sérigraphie, le tirage minimum est alors limité à un exemplaire contre 1 000 au minimum pour un premier tirage d’oeuvre littéraire. En général, pour un tirage, tous les exemplaires sont numérotés et signés par l’artiste. Ils sont alors élevés au rang d’oeuvre de collection, d’objet rare. Le prix du livre d’artiste, dans les années 1960, est donc fixé par la rareté, la qualité et la réalisation de l’oeuvre ainsi que par la renommée de l’artiste. Ces critères amènent alors le livre à des prix hors de toute réalité. Par conséquent, il circule essentiellement dans le cercle fermé des marchands et collectionneurs d’art, loin des volontés de démocratisation des artistes et donc loin des librairies.
En effet, le marché de l’art est relativement fermé, voire totalement, aux amateurs. Le marché du livre d’artiste est ainsi régi par des galeries ne cherchant pas à s’élargir. Les livres d’artistes ne sont pas diffusés dans les circuits classiques des librairies et si certains sont présentés lors de salons spécialisés, ils ne sont pas manipulables ou à condition de porter des gants. Le point de vue critique, émis par les artistes, vis à vis de l’art comme fabrique de beaux objets, s’attache tout autant au marché de l’art qui les a mis à mal, qu’à l’appréhension de l’art comme production de beaux objets. Seth SIEGELAUB, marchand et commissaire d’art ainsi qu’éditeur (qui édite sous son propre nom comme de coutume dans l’édition d’art) considère cette volonté de « dématérialiser » l’art comme la « tentative la plus sérieusement soutenue à ce jour pour échapper à la fatalité de l’objet marchand ».
Les plus représentatifs
Wit White de Herman de VRIES. Un livre totalement blanc, qui a connu trois versions, la présente réédition est issue de la dernière version. Le titre original qui signifie « esprit blanc » est traduit en anglais en japonais et en sanskrit. Il s’agit du blanc dans le sens d’immaculé. Le titre n’est pas sur le livre mais imprimé avec le para texte sur une large bande de papier faisant office de bandeau. Le blanc, loin de n’être que du vide, ouvre toutes les perspectives et les possibilités. Chacune des trois versions fut une exploration de l’expression du blanc et des possibilités qu’il offre. Le travail d’Herman de Vries porte également sur la perception des objets et leur rapport à l’espace, opérant comme un révélateur de celui-ci, insistant sur la réception du spectateur et son expérience spirituelle et corporelle à l’oeuvre. Il cherche à provoquer des visions différentes et nouvelles, une réalité infinie et changeante. Par la suite, il a beaucoup travaillé à partir de végétaux. Ancien naturaliste, il cherche à évoquer l’universalité du paysage et la réalité primaire de la nature, lieu de création perpétuelle. On retrouve dans son livre une volonté de retour à l’essence des choses.
Notes on location de Peter DOWNSBROUGH. Artiste sculpteur se situant au croisement de l’art minimal et de l’art concret. Notes on location est un recueil de notes sur le lieu et l’espace, sujet qui n’a pas quitté son travail depuis. Il établit ainsi la base de son vocabulaire artistique, sobre et épuré, constitué de surfaces peintes, de mots, de lignes et de figures géométriques simples. La combinaison de ces éléments formalise des espaces structurés apportant une multiplicité de lectures. Son travail sur le lieu porte sur la position des choses et des gens, le déplacement et les expériences variées des espaces selon les cultures. Selon Peter Downsbrough, le livre est un espace architectural et sa lecture est l’expérience du mouvement dans cet espace. Ses multiples pratiques fondées sur la position et le cadrage interrogent le rapport à l’espace et au langage.
South America de Richard LONG. Depuis 1971, les livres de Richard Long conservent les traces de ses marches dans la nature, non comme témoignage mais comme oeuvre à part entière. Cet artiste est connu pour ses œuvres in situ, c’est à dire dans un lieu qui seul peut recevoir l’œuvre, lui donnant alors sens, contrairement à des oeuvres qui se présenteraient aisément en galerie. Ses œuvres établissent une connexion entre l’art et la nature, il y cherche l’esprit des lieux. Il effectue également des relevés topographiques et il photographie son œuvre.
Green as Well as Blue as Well as Red de Lawrence WEINER. Grande figure de l’art conceptuel, il considère que le langage est le médium principal de l’art. L’imprimé est donc essentiel dans son travail. Green as Well as Blue as Well as Red, au prix de 50 euros, est un livre particulier pour son auteur. C’est le premier dans lequel il combine mots et signes typographiques. Comme le titre l’indique, il traite de l’équivalence universelle des couleurs du point de vue des mots qui les désignent et de leur sens. En sa qualité d’ancien peintre, il s’agit pour Lawrence Weiner de remettre en question un rapport sensible, optique, à l’art. Son travail s’articule autour de différents médias, avec une prédominance pour les installations murales. Le langage est la base même de son travail et ses oeuvres apparaissent souvent sous forme d’énoncés. Il s’attache au sens que confèrent les mots, à ce qu’ils déclenchent dans le cerveau humain.
Sources
- Seth SIEGELAUB, « Quelques observations à propos du soi disant Art conceptuel », in. L’art conceptuel, une perspective – Exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 22 nov. 1989 – 18 fév. 1990, Paris, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 1989
- Anne MOEGLIN DELCROIX, in l’Esthétique du livre d’artiste, une introduction à l’art contemporain, Anne Moeglin Delcroix, Le mot et le reste, Marseille, [1998], 2012
- Edward RUSCHA, in l’Esthétique du livre d’artiste, une introduction à l’art contemporain, Anne MOEGLIN DELCROIX, Le mot et le reste, Marseille, 2012
Conclusion
Le livre d’artiste, en tant qu’objet de témoignage artistique, se rattache presque exclusivement à l’histoire de l’art conceptuel américain et par glissement, par mimétisme vers les artistes européens. Il manifeste par là, le souci évident d’une époque où les problématiques de l’art se devaient d’être exclusives, en rejetant vers « le marché de l’art », les livres dits d’illustrations (un écrivain/poète, et un, ou, des artistes, collaborant sur un projet d’édition). L’ironie de l’histoire a fait que les livres d’artiste de cette époque, sont maintenant des objets sacralisés, hors de prix et parfaitement intégrés au fameux marché de l’art…
Un livre d’artiste est avant tout le désir d’un artiste d’utiliser l’espace du livre, comme témoignage de sa propre volonté de faire une œuvre. Il peut être imprimé à 1, 100 ou 10 000 exemplaires. Le problème de la quantité n’étant plus un objectif à défendre, mais un souhait artistique et plus prosaïquement, un choix économique.
SOURCE DE CET ARTICLE : Intervention écrite de Frank DENON pour les élèves de son atelier gravure aux Beaux-Arts Belleville de la ville de Paris (11/2025). Reproduit avec son aimable autorisation




